Stimulations et Développement du système nerveux - Philippe Evrard

Nous avons aussi découvert que ces "rayons de construction" sont parfaitement stables depuis les mammifères qui sont au bas de l'échelle, comme la souris, jusqu'à l'homme. La grande différence entre les mammifères n'est donc pas l'unité de construction du cerveau, qui reste quasiment identique, mais le nombre d'unités adjacentes (comme une roue très sophistiquée, qui a infiniment plus de rayons, mais dont les rayons sont les mêmes que ceux d'une roue plus simple) et les connexions entre ces rayons tellement plus nombreux, qui sont infiniment plus complexes.
Nous connaissons de mieux en mieux les maladies de la migration neuronale au cours de la construction du cerveau humain. Nous en donnerons deux exemples, l'alcoolisme fœtal et le syndrome de la cocaïne fœtale. Dans le syndrome de l' «coolisme fœtal», les neurones ne s'arrêtent pas à temps et migrent trop loin, parfois même sortent du cerveau proprement dit pour former des amas sous les méninges. Cette maladie, due à l'alcoolisme maternel pendant la grossesse est malheureusement fréquente et dans bien des populations se situerait parmi les trois causes principales de débilité mentale et de troubles du développement. La prévention en est indispensable en décourageant l'utilisation des boissons alcoolisées par les femmes enceintes.
Les femmes enceintes qui utilisent de la cocaïne transmettent la drogue à l'enfant qu'elles attendent; le fœtus, mal équipé pour l'éliminer, l'accumule d'ailleurs plus encore que sa mère. Chez le fœtus normal, l'endroit où chaque neurone s'arrête dans sa trajectoire migratoire est soigneusement programmé génétiquement, pour former les "couches" successives du cortex. Cette programmation est perturbée par la cocaïne et nombre de neurones drogués se trompent de couche. Une fois fixés dans une couche où ils n'étaient pas attendus, les neurones mal situés n'auront pas un fonctionnement optimal et l'enfant dont la mère a utilisé la cocaïne pendant la grossesse devra se contenter toute sa vie d'un cerveau dont la construction n'a pas été optimale. Les stimulations intensives, l'affection, un soin tout spécial pour son éducation pourront sans doute compenser une partie des dégâts prénataux, mais c'est évidemment une forme grave de sévices prénataux d'abîmer la construction du cerveau de son enfant en lui "injectant" de la cocaïne par le placenta.
Dans notre pays, l'alcoolisme fœtal n'est pas rare. Le syndrome de la cocaïne fœtale est moins fréquent. Dans certains quartiers des grandes villes américaines, plus de 15 % des femmes enceintes utilisent de la cocaïne. Cela semble dû au plaisir particulier qu'apporte le "crack" (la forme de cocaïne cristalline qui produit un bruit de craquement lorsqu'on la chauffe en la fumant). On doit cependant craindre que le marché de la drogue parvienne à faire pénétrer plus  massivement la cocaïne dans notre pays, comme ce fut le cas aux Etats-Unis. Il faut dès maintenant tout faire pour soustraire, pendant la délicate période de sa construction, le cerveau du fétus à toute drogue et à l'alcool qui détériorent et introduisent des erreurs irréversibles dans les plans de construction du cerveau. Evidemment, si le mal a été fait, il faut apporter toute l'aide nécessaire pour réduire les dégâts et éviter la culpabilisation excessive de la mère tout en prenant les mesures pour réduire les risques pour les grossesses ultérieures.
La croissance et la différenciation des neurones: de la moitié de la grossesse jusqu'à l'âge adulte ... et au-delà. De vingt à quarante semaines de vie intrautérine, la plupart des neurones du cerveau fœtal humain sont déjà formés et en place. Le développement va alors consister en une croissance et en une différenciation qui se poursuivront et s'amplifieront durant la vie postnatale sans que la naissance constitue une interruption: poussée des prolongements neuronaux  -les axones et les dendrites- , arborisation croissantes des dendrites, apparition et modelage des synapses  - les contacts interneuronaux - . Pour compléter la qualité du "câblage électrique", la myélinisation, parallèle à la fonction, commence avant la naissance, surtout au niveau du système stato-acoustique et des racines motrices. Cette différenciation neuronale prénatale est encore peu étudiée chez l'homme et les méthodes d'approche restent difficiles. Les principaux éléments de cette croissance et de cette différentiation prénatales peuvent se résumer de la manière suivante. Une fois qu'ils ont atteint la place qui leur est réservée (qu'ils ont terminé leur migration), beaucoup de neurones s'équipent de prolongements par lesquels ils envoient leurs influx à distance, les axones  . Les axones en formation doivent trouver leur chemin dans les structures déjà complexe du cerveau en développement; ils doivent atteindre leur "cible": un autre neurone bien précis, parfois situé à grande distance. L'axone qui "pousse" ainsi au départ du corps cellulaire du neurone auquel il appartient est pourvu d'un cône de croissance - une sorte de tête chercheuse qui s'oriente grâce à des signaux chimiques qu'il échange avec les milieux extracellulaires dans lesquels il passe. Les premiers axones à pousser pour "initier" une voie nouvelle sont appelés les "axones pionniers".
©2001 Ph. Evrard
(10) Les cellules nerveuses ou neurones ont deux types de prolongements: les axones et les dendrites. Par leurs dendrites, les neurones conduisent les influx vers leur corps cellulaire: les dendrites sont donc afférents ou centripètes ou "récepteurs" pour le neurone concerné. Par leurs axones, les neurones envoient les influx à distance de leur corps cellulaire; les axones sont donc efférents ou centrifuges ou "effecteurs" pour le neurone concerné.